- Nous sommes quittes! Bonne soirée, Monsieur Laurens!
Je ne la regarde même pas s'en aller et je ferme violemment la porte d'entrée. Je m'adosse à la porte, et me claque la tête plusieurs fois contre le bois dur, en fermant les yeux. Les sentiments qui me traversent sont bien étranges. J’oscille entre la colère et l’amusement. Cette fille est un régal, rebelle et provocatrice. Et cette petite scène, c’était pour me défier, en retour de ma propre provocation de samedi soir. Je n’ai aucun doute là-dessus. Contre toute attente, j’éclate de rire. Un rire épaissi par l’alcool. D’ailleurs, je repense à la remarque qu’elle m’a faite sur mon apparence ce soir et je renifle la manche de ma chemise. Je grimace: je pue le tabac, je n’imagine même pas mon haleine avec tout ce que j’ai bu. Je comprends mieux pourquoi elle n’a pas voulu entrer. Personne n’aurait envie de passer la soirée avec un type saoul et en mauvais état! Ce n’est pas très glorieux tout ça! Je souris stupidement en me souvenant qu’elle a accepté mes excuses. Le point noir sur le tableau, c’est qu’elle considère Kasey comme son petit ami. Bah, connaissant mon meilleur ami et ses penchants douteux, ça ne va pas durer! C’est triste pour elle, mais au fond, ça ne me gêne pas plus que ça. Je dirais même que je m’en réjouis d’avance. J’ai l’intime et absurde conviction, tout au fond de moi, qu’ils ne sont pas faits l’un pour l’autre. Kasey n’est tout simplement pas à la hauteur. Ca peut paraître méchant mais il est lâche et je ne pense pas qu’elle aime ce genre de type. Pour l’instant elle doit être éblouie par son caractère enjoué et enfantin, comme toutes les femmes qu’il fréquente, mais elle va bientôt s’apercevoir que ce n’est qu’une jolie façade et rien de plus. Je me relève et vais dans ma chambre. Je me déshabille avec des gestes un peu maladroits et m’allonge sur mon lit, les bras croisés derrière la tête, fixant mon plafond. Mais au fait, qu’est-ce qu’elle pouvait bien faire dans la résidence? Elle est venue voir Tess, certainement. Je me demande... Elle accepte mes fleurs, passe chez moi pour me dire qu’elle accepte de me pardonner, et m’embrasse sur la joue... Me déteste-t-elle autant qu’elle s’évertue à me le faire croire? Et puis elle n’avait pas l’air spécialement heureuse en m’annonçant que Kasey et elle sont ensemble, qu‘est-ce que ça signifie? Cette fille est une énigme pour moi! Enfin, il faut dire qu’avec l’alcool je ne distingue pas grand chose et je commence à avoir mal au crâne. Je me couche sur le côté en attendant que le sommeil me prenne.
Je me réveille en sursaut avec la sonnerie stridente de mon réveil électronique qui résonne dans la chambre. Je tâtonne le dessus de l‘appareil, espérant trouver rapidement le bouton « off » pour arrêter cette machine infernale, ce qui s’avère compliqué car j’ai les yeux fermés. En plus, bonjour le mal de crâne! Je fais accidentellement tomber le réveil qui s’écrase sur le parquet accompagné par un juron. La sonnerie se déforme et ne ressemble plus à rien, je crois qu’il a pris trop de coups, ce réveil-matin. Il est en train de rendre l’âme après quelques mois de bons et loyaux services. Soudain, un silence bienvenu envahit de nouveau ma chambre à coucher, j’ouvre progressivement les yeux et regarde celui qui m’empêchait de faire des grasses matinées.
- Repose en paix! m'exclamé-je avant de gémir en me prenant la tête entre les mains.
Il me faut absolument un café bien serré et une douche.
Une heure plus tard je suis à peu près opérationnel. Il est huit heures moins le quart. Je rejoins ma Jaguar qui est sagement rangée dans un des garages que je loue près de la résidence.
- Bonjour ma jolie!
Heureusement qu’il n’y a pas de passants parce que sinon je pense qu’on me prendrait pour un fou à parler avec ma voiture. Il faut dire qu’elle est belle ma XK8! Avec sa carrosserie gris métallisé, ses courbes gracieuses, le ronronnement du moteur qui résonne comme une douce musique à mes oreilles... Je monte avec plaisir dans ma voiture et me rends au bureau de bonne humeur, pour une fois! Ma bonne humeur ne dure pas, j’ai à peine mis un pied à l’étage où se trouve mon bureau que Lucy me saute dessus pour m’annoncer que j’ai environ une soixantaine de messages de journalistes qui veulent des infos sur la nouvelle collection.
- Mais, c’est à Kasey de s’occuper de ça! lui fais-je remarquer.
- Je le sais bien, mais monsieur Winters n’est pas encore arrivé!
Je pousse un soupir rageur.
- Ne vous inquiétez pas. Merci Lucy, je m’en charge.
J’entre dans mon bureau et enlève ma veste sans ménagements. J’ai chaud d’un seul coup, je suis énervé. Je dénoue rageusement ma cravate de soie pourpre et déboutonne les deux premiers boutons de ma chemise noire. J’attrape mon portable et recherche le numéro de Kasey avant de l’appeler pour lui rappeler qu’il a une société à diriger. Je ne suis pas le seul patron ici et j’aimerais qu’il s’en souvienne de temps en temps! Il met trois plombes à répondre et il a à peine décroché que je lui braille dans le combiné:
- T’es où?
- Chez Samantha. répond-il d’une voix ensommeillée.
- Ah ouais? T’es au courant qu’il est huit heures du matin et que tu es sensé être au bureau? Il y a des journalistes qui ont laissé des messages pour la nouvelle collection. C’est ton boulot de t’occuper de ce genre de choses!
Il me répond par un grommellement incompréhensible.
- Bon sang, Kasey, je t’assure que si tu n’es pas là d’ici trente minutes grand maximum je viens te chercher et je t’amène au bureau par la peau du cul!
Je l’entends se lever brusquement et il semble bien réveillé tout à coup.
- J’arrive! s’écrie-t-il avant de raccrocher.
Je ris méchamment. Désolé chère Sam, tu n’auras personne à tes côtés ce matin! Je reste dans mon bureau le temps de bosser un peu, tout en regardant ma montre fréquemment. Une trentaine de minutes après je sors et me rends dans le bureau de Kasey pour voir s’il est là, bien que je n’ai aucun doute là-dessus. Je le trouve comme prévu en train de téléphoner à des journaux divers. Je rentre après avoir frappé doucement et j’attends qu’il ait raccroché. Une fois que c’est fait il me regarde droit dans les yeux avec un air de chien battu. Je lui demande avec un froncement de sourcil:
- Qu’est-ce qu’il y a?
- Je ne sais pas ce qu’il t’arrive en ce moment Kyle, mais je ne te reconnais plus. J’ai l’impression...
Il s’arrête et agite sa tête blonde avec un air désespéré.
- J’ai l’impression que tu m’en veux, mais je ne sais pas pourquoi et franchement ça m’énerve.
Je détourne les yeux.
- Mais évidemment tu ne diras rien de ce qui t’arrive! Plus le temps passe et plus tu deviens comme ton père.
- Ne dis jamais ça! réponds-je un peu trop vivement.
- Tu deviens exactement comme lui! Jamais satisfait, toujours froid et distant! Tu m’inquiètes Kyle!
- Je ne suis pas comme mon père! crié-je presque.
Kasey a un mouvement de recul.
- Ah bon? Alors pourquoi une réaction aussi violente? C’est exactement le genre de réaction qu’il avait quand on avait le malheur de le contrarier! Il ne manquerait plus que tu en viennes aux mains et la transformation serait complète! Tu étais si calme avant...
Je m’en vais en envoyant violemment valser la porte sur ses gonds. J’ai une respiration inégale. L’entendre me comparer à mon père m’a mis hors de moi. Je n’ai rien à voir avec ce salaud et je ne serais jamais comme lui!
- Je ne suis pas comme lui... Pas comme lui... chuchoté-je plusieurs fois de suite pour me convaincre.
Vers dix heures passé je vais jusqu'à la cafétéria pour aller chercher mon café, je remonte avec mon gobelet, comptant bien me remettre à travailler tout de suite. Dans le couloir menant à l'ascenseur je croise Colleen. On se dévisage mutuellement, mais rien ne se passe. Elle se remet à avancer et m’ignore royalement lorsqu’elle passe à côté de moi. J’en suis soulagé, en fait. Je n’ai pas envie de discuter de ce qui s’est passé. Cependant, je ne trouve pas normal qu’elle ne me reproche rien, qu‘elle ne m‘adresse pas une insulte ou un mot désobligeant. Ca sent la vengeance à plein nez!
En fin de journée je n'ai pas envie de rentrer chez moi. Je repense à ce que Kasey m'a dit, ce qui me fait penser à ma famille et à ma sœur. "Que fais-tu Alexandra, quatre mois ça commence à faire long...". Je vais au Blue Flamingo. Lenny s'exclame en me voyant:
- Deux soirs de suite, eh bien! Remis de ta cuite d'hier?
- Je n'étais pas si saoul que ça! lui fais-je remarquer en souriant.
- Ouais, t'as bien de la chance d'être costaud, y'a pas mal de gars qui n'auraient pas été capables de marcher comme tu l'as fait pour rentrer chez toi!
- J'habite à un quart d'heure d'ici, n'exagère pas!
- Qu'est-ce que tu veux?
- J'en sais rien, un truc qui décape! Je n'ai pas la forme.
- Ca marche, je vais te servir une spécialité qui va te redonner la pêche! dit-il avec un clin d'œil.
Je pose mon portable sur le comptoir et j'attends que Lenny me serve. Je sirote le cocktail qu'il vient de déposer devant moi sans vraiment en apprécier le goût. Je ne pense pas que je me prendrais une cuite ce soir. Trop déprimé. J'ai l'alcool joyeux, ça me rend euphorique et assez idiot mais là je n'ai pas envie de rire. C'est bien simple, tout va mal. Et depuis deux ans c'est de pire en pire. Il y a des jours comme celui-là où j'aimerais tout envoyer promener et me refaire une vie tranquille loin d'ici. J'irais vivre à l'étranger et j'ouvrirais un bar moi aussi! Il y aurait des tas de cocktails sympas et des jolies serveuses en uniforme de travail sexy qui danseraient sur le comptoir sur fond de musique rock... J'habiterais dans une chouette petite maison, j'aurais un chien et une jolie fiancée. Fini les costards hors de prix, fini de supporter l'hypocrisie des gens friqués que je fréquente bon gré mal gré, fini les responsabilités dont je n'ai pas voulu et qui commencent à me peser. Juste me préoccuper de moi, de mes envies, de mes ambitions et prendre soin d'une petite famille... "Eh bien Kyle, quelle utopie!" me dis-je en souriant. Le seul problème si j'avais une famille, c'est que je devrais vendre ma Jaguar, ce n'est pas une voiture familiale... Encore heureux que je n'en sois pas là! Je ris tout seul et Lenny me regarde avec un demi-sourire et me demande:
- Tu n'en es qu'à un verre et tu ris déjà tout seul!
Je ris de plus belle.
- Non, c'est pas ça Lenny! Je repensais à quelque chose de drôle. C'est tout! Attends, je tiens l'alcool, moi!
Il fait oui de la tête avec un air moqueur et part servir un nouveau client. Je prends mon portable dans ma main droite et je commence à rédiger un texto:
"Salut. Quatre mois sans nouvelles, ça fait beaucoup. Que fais-tu? Comment vas-tu? Est-ce que tu es en ville? Kyle."
J'envoie le message à Lexie. Ma chère irresponsable de sœur aînée qui, elle, a eu le cran de tout envoyer promener pour mener sa propre vie. Je l'envie, quelle chance elle a! A mon grand étonnement mon portable vibre à peine une minute plus tard et je consulte ma messagerie.
" Salut, petit frère! Je suis revenue en ville il y a quinze jours. J'étais un peu occupée et je n'ai pas pu te prévenir avant. Désolée! Là je suis en centre-ville, à mon studio. Où es-tu?"
Ah, Lexie! C'est bien toi, ça! Rentrée depuis deux semaines mais tu n'as pas cru nécessaire de m'en informer...
" Au Blue Flamingo. Tu peux venir?"
Nouveau message.
" Je suis là dans dix minutes!"
En effet, j'en suis à mon deuxième cocktail quelques minutes plus tard quand j’entends quelqu'un s'asseoir sur le tabouret juste à côté du mien et une voix familière s'écrie:
- Un sex on the beach, Lenny!
- Alexandra! s'exclame joyeusement ce dernier. Je te sers tout de suite!
Je lève le nez de mon verre et me tourne vers la jeune femme qui vient d'arriver. Elle me regarde avec un grand sourire chaleureux et me lance sur un ton jovial:
- Salut frérot! Je vois que t'as commencé sans moi!
- Hé, bientôt tu m'auras rattrapé, tu bois deux fois plus que moi!
Elle a un petit rire et me lance un petit d'œil. Je l'observe pour constater qu'elle n'a pas changé. A vingt six ans, Lexie est une magnifique jeune femme. On se ressemble beaucoup physiquement. Elle a des cheveux noirs comme les miens, coiffés en un carré court qui met en valeur son visage fin. Ses yeux mordorés en amande sont toujours aussi pétillants de malice. Elle a toujours la forme: son corps mince et élancé n'a visiblement pas pris un gramme de graisse. Sans complexes, elle porte un top noir moulant sans manches ultra décolleté, un mini short argenté et des bottes et un chapeau de cow-boy noirs.
- Tu n'as pas peur de te faire violer avec des fringues pareilles? je lui lance avec ironie.
- C'est sexy?
- Pour une vieille peau, ouais, t'es plutôt sexy dans cette tenue! dis-je pour me moquer.
Elle me donne un coup de poing sur le bras et j'éclate de rire.
- Tu comprends maintenant pourquoi je ne te donne jamais de nouvelles!
- Oh! Juste parce que je te charrie un peu? Je sais que j'ai une très jolie soeur, la preuve, y'a trois types qui te dévisagent déjà, deux tables plus loin. dis-je en faisant un signe de tête en direction des mecs en question.
Elle se retourne pour les regarder et leur fait un petit coucou de la main. Je lève les yeux au ciel et replonge dans mon cocktail. Lenny lui dépose le sien et elle le remercie avant de boire avidement la moitié du verre.
- Mais tu apprécies ce que tu bois au moins?
- J’avais soif! s’exclame-t-elle en me tirant la langue.
- C’est le moins qu’on puisse dire! On dirait une alcoolique!
- Et toi un rabat-joie! Où est passé mon petit fêtard de frère, hum?
- Mort et enterré!
- Non, je ne le crois pas! proteste-t-elle vivement. Allez! Viens danser avec ta grande sœur préférée!
Elle me tire par le bras et me guide entre les tables pour m’emmener sur la piste de danse. Il y a déjà quelques personnes qui dansent sur le morceau qui passe. «Pump it » des Black eyed peas. Ca me rappelle quand on prenait des cours de danse! Elle braille par dessus la musique:
- Tu sais toujours danser le rock, petite tête?
- Bien sûr, pour qui tu me prends?
Je saisis sa main et lui prouve que je n’ai rien oublié de nos leçons de danse qui étaient notre seul véritable divertissement, du moins le seul que notre père ne nous reprochait pas trop souvent. Bientôt on bouge comme des dingues sur la piste, les autres danseurs se sont arrêtés pour nous regarder, mais on n’y fait pas attention. C’est une chose que j’aime chez ma sœur, elle arrive à tout me faire oublier quand elle est là. C’est un bout-en-train infatigable! On est obligé d’aimer Lexie quand on la connaît, malgré ses défauts. En réalité, ce n’est pas le fait qu’elle ne me donne pas de nouvelles qui fait que j’évite de penser à elle, c’est que son absence me pèse même si je la trouve insupportable les trois quart du temps! Trois minutes plus tard la musique se termine et nous nous arrêtons de danser, un peu essoufflés.
- Crois-le si tu veux, mais j’ai perdu l’habitude!
Elle éclate de rire.
- Et après ça, c’est moi que tu appelles mamie?
- T’es aussi essoufflée que moi!
- Tu rigoles, je suis prête à danser toute la nuit pour te prouver le contraire!
- C’est ce qu’on va voir!
On danse sur plusieurs musiques sans lâcher prise. Je n’aime pas perdre lorsqu’on me lance un défi. Mais après une vingtaine de minutes de rock, quand on a perdu l’habitude de pratiquer, on a du mal à tenir le coup. Aussi, au bout de cinq ou six chansons, nous quittons la piste de danse, bras dessus, bras dessous en riant comme des gosses. Nous nous installons de nouveau au bar où nous avons laissé nos affaires. Je lui demande:
- Comment ça se fait que tu aies quitté la ville aussi longtemps?
- Ma dernière affaire n'était pas très simple. dit-elle avec une grimace.
- De quoi s'agissait-il?
- Un type a planté sa femme et ses trois gosses en emportant tout l'argent avec lui. Il s'était pointé à l'étranger et avait changé de nom, enfin tu vois le genre! C'était un petit malin et j'ai eu du mal à le chopper! Mais personne ne résiste à Lexie Laurens! Fanfaronne-t-elle en prenant le bord de son chapeau de cow-boy entre son index et son pouce droits pour l'incliner légèrement, avec un sourire charmeur.
J'ai un petit rire.
- Je vois. Et tu vas te poser maintenant?
- Installer une agence de détective privé en ville?
Je hoche la tête.
- Oui, je vais t'avouer que je cherche des locaux. J'aime voyager mais je commence à me lasser.
- Tant mieux, j'espère que comme ça j'aurais plus souvent de tes nouvelles!
- Je ne te délaisse jamais complètement! Et puis tu es grand, Kyle! Tu n'as pas besoin de moi!
- Des fois, si. J'aurais bien besoin de tes conseils.
- Qu'est-ce qu'il t'arrive? me demande-t-elle soudain en prenant conscience que je ne suis pas très en forme.
- Engueulade avec Kasey. Tess est enceinte d’un type qui bosse dans sa boîte et qui l’a envoyée promener en l’apprenant. Colleen est revenue et on s’est remis ensemble, jusqu’à ce que je fasse une gaffe au bout de deux jours. Et enfin, une fille que j’ai rencontré deux fois dans ma vie m’obsède complètement!
- Wouah! s’esclaffe-t-elle. Raconte-moi tout dans les détails! Peut-être que je pourrais t’aider ensuite!
Je lui raconte tout. Une fois que j’ai terminé je l’entends souffler.
- Eh bien!
Je lui lance un regard interrogateur.
- Alors écoute-moi bien, Kyle. Ce que je vais te dire, tu ne dois pas l’oublier. Pour Kasey, n’écoute pas ce qu’il dit, j‘ai toujours trouvé qu‘il était prompt à juger sans savoir. J’ai le regret de t’annoncer que ton meilleur ami est un crétin! commence-t-elle pour me détendre, puis elle reprend son sérieux, ce qui m’étonne de sa part.
- Tu ne seras jamais comme papa. Tu es un garçon formidable, gentil, tendre et attentionné, tout le contraire de ce qu’il était. Par contre c’est vrai que tu as hérité de son côté dominateur et ça t’arrive d’être un peu macho. Tu as le sang chaud, mais ce n’est pas toujours un défaut tu sais! Certaines femmes trouvent ça très attirant, d’ailleurs tu plais énormément aux femmes, je le sais et...
- Tu t’égares, Lexie, tu t’égares... dis-je avec un demi-sourire.
- Oui, pardonne-moi. Ensuite pour Colleen... Cette pimbêche trop gâtée n’est pas pour toi, ce n’est pas plus mal que tu aies gaffé et que ce soit fini entre vous! ajoute-t-elle sur un ton philosophe déconcertant.
- Si tu le dis!
- Je le dis. Tu es beau, tu es super, moi je t’aime et si tu n’étais pas mon petit frère je te trouverais à mon goût!
Je lève les yeux au ciel.
- Lexie...
- Bah quoi? C’est vrai!
- Et pour cette fille qui m’obsède?
- Ah là, tu vois, c’est très intéressant!
- Ah ouais?
- Oui. Je ne vais pas te contredire, d’après ce que tu me dis je remarque vous avez une relation bizarre.
- Le mot est faible! En même temps nous ne nous sommes parlé que deux fois!
- Oui, mais à chaque fois c’était assez intense, n‘est-ce pas? Vous vous cherchez. Il y a quelque chose! En plus elle te plaît physiquement, non?
- Bah, je ne peux pas dire que ce soit mon genre de femme, mais elle est très séduisante, oui.
Elle me sourit et je murmure avec un air pensif:
- Tu verrais ses yeux...
- C’est tout ce que tu as regardé? me demande-t-elle avec une expression dubitative.
- Euh, en fait, je ne l’ai pas reluquée. Elle a trop de classe pour être regardée comme un vulgaire bout de viande!
- Kyle, tu fais trop de sentiments. Des fois tu me fais peur avec ton romantisme et tes principes désuets! rétorque-t-elle avec dépit.
- Désuets? Ca s’appelle du respect, Lexie! Mais j’ai quand même remarqué qu’elle a un corps très...
Elle me lance un coup d’œil teinté d’ironie et je me sens obligé d’avouer en grommelant:
- Bon, d’accord! Elle est super sexy et elle a ce qu’il faut là où il faut!
- Je le savais! Tu n‘es qu‘un homme après tout! s’exclame-t-elle en calant son bras droit sur le bar et en posant sa tête au creux de sa main. Toujours tournée vers moi, elle me fixe avec un air taquin. Je m’écrie:
- Encore heureux!
- Et t’as vraiment prononcé son nom alors que tu étais en pleine action avec Colleen?
- Ouais.
Elle pouffe de rire.
- Bon, on sait déjà qu’elle te plaît physiquement, c’est indéniable. Et mentalement?
- Elle m’agace, elle a un caractère de chien et en plus elle est rebelle et passe son temps à me provoquer!
- C’est marrant mais ça me rappelle quelqu’un! ironise-t-elle en me fixant avec un grand sourire.
Je proteste avec mauvaise foi.
- Je n’ai rien à voir avec cette nana!
- Non, en plus d’être tout ça, tu es un peu macho et extrêmement dominateur!
- Hé, je suis ton frère, t’es pas sensée me défendre?
- Hum... dit-elle en faisant semblant de réfléchir. Non!
Je commence à me lever en lançant:
- J’aurais jamais dû te demander de venir!
Elle me retient par la manche et me force à me rasseoir en me menaçant.
- Si tu ne veux pas que j’ajoute « susceptible » à la liste de tes défauts, pose tes fesses sur ce tabouret immédiatement!
Et le pire, c’est que je lui obéis...
- Bon! Est-ce que tu as des moyens de la voir plus souvent?
- Tess et elle sont très amies.
- Ah! s’exclame-t-elle d’une voix triomphante. La voilà ta solution! Squatte quand elle passe voir Tess!
- Quoi? Mais t’es complètement malade! S'il y a bien une chose que j’ai retenu, c’est de ne jamais s’incruster dans une après-midi ou une soirée entre filles!
- Ce n’est pas faux... Mais vous pouvez faire des soirées ensemble, avec plein de copains. Je ne sais pas, moi!
- Hum! Je ne sais pas non plus...
- Si t’es aussi pessimiste, c’est foutu d’avance, papy! Alors motive-toi un peu! Et puis retourne faire du sport, j’ai l’impression que t’as perdu du muscle, et arrête aussi de passer tes soirées à picoler!
- Je ne bois pas tous les soirs, Lexie! Et sincèrement tu crois que j’ai le temps d’aller faire du sport?
- Des pompes le matin en te levant, suivies de quelques abdos, ça ne te tuera pas! Et en plus c’est pour la bonne cause.
- Crois-tu vraiment que le fond du problème réside dans ma perte de masse musculaire?
- Non. Mais c’est pour garder la forme, mon choux!
Je soupire, et voilà ça y est, elle me fatigue déjà. Les gens constamment dynamiques sont épuisants.
- Mais revenons-en au fond du problème. dit-elle en reprenant soudainement son sérieux.
- Kasey.
- Bon, ils sont ensemble et alors? Ils ne sont pas mariés que je sache!
- Oui, mais c’est peut-être sérieux entre eux?
- Kyle! Ca fait quatre jours! Je t’en prie! Et tu connais Kasey...
- Hum. En fait, ce qui me chagrine, c’est qu’elle n’a pas l’air si ravie que ça de m’annoncer qu’ils étaient ensemble et j’ai eu l’impression...
- Qu’elle te narguait?
- Oui, un peu. Mais comme j’étais ivre je ne sais pas si j’ai mal interprété ou pas ce qu’elle disait. Je ne sais pas!
- Eh bien, reste à savoir ce que tu veux.
- Ce que je veux? répété-je sans comprendre.
- Qu’est-ce que tu attends d’elle?
- Mais je n’en sais rien, moi! Elle me plaît mais elle me sort par les yeux en même temps!
- Ca commence souvent comme ça, les histoires d’amour.
Je lui lance un coup d’œil perplexe.
- Amour?
- Je sais que tu n’aimes pas ce mot...
J’ai l’impression qu’elle hésite à me dire quelque chose, puis elle me dit simplement:
- Enfin bref! Il est tard et tu travailles demain, alors on ferait mieux de rentrer.
On paye la note à Lenny et elle me prend par le bras pour sortir du bar. Une fois dans la rue elle me lâche et s’exclame:
- Qu’il fait bon, cette nuit!
- On est en été, c’est normal!
- Oui! J’adore l’été!
- Moi aussi. dis-je simplement.
- Je sais pourquoi! s’écrie-t-elle en levant un doigt devant son visage.
- Ah oui?
- Parce que tu peux aller dans ton endroit préféré pour regarder les étoiles!
- Oui, c’est vrai. En hiver j’évite d’y aller.
- C’est logique, c’est sur la plage!
Je souris et lui dis:
- Bon, je te laisse rentrer comme une grande ou tu veux que je te raccompagne?
- Ne t’en fais pas! Je peux rentrer toute seule! Bonne nuit, petit frère! dit-elle en me prenant dans ses bras.
- Bonne nuit, Lexie.
Nous nous séparons, chacun repart de son côté. Seul.
Je réfléchis sur le trajet du retour, il n’y a pas à tortiller, j’ai besoin de l’aide de Tess pour revoir Sam sans paraître suspect... Je décide de passer la voir demain soir parce qu’il est trop tard pour maintenant. Je me couche et lorsque je me réveille, les conseils de Lexie me reviennent en mémoire. Alors je m’allonge à même le sol et commence une série de pompes suivie d’abdos. Ca me paraît long. Je n’aime pas spécialement le sport, hormis la danse, que je considère plutôt comme un loisir... Mais bon! Je prends une douche brûlante qui me fait du bien et me détend. Je m’habille et déjeune en vitesse avant de partir travailler. Arrivé au bureau j’évite Kasey toute la journée. Une fois rentré vers dix huit heures, je sonne chez Tess, qui m’ouvre avec un grand sourire ravi, qui s’efface aussitôt devant mon expression soucieuse.
- Qu’est-ce qu’il t’arrive?
- J’ai besoin de toi, Tess!
Elle referme la porte derrière moi et je m’assois à une chaise de la table du salon. Elle apporte un paquet de biscuits au chocolat que nous mangeons pendant que je lui avoue avec difficulté:
- J’aimerais voir Sam... plus souvent...
Elle a un sourire énigmatique.
- Je vois. Je vais t’aider. me rassure-t-elle en posant une main apaisante sur la mienne.
- Comment?
- J’ai une idée. Ne prévois rien dimanche, au cas ou.
- D’accord.
Lorsque je rentre dans mon appartement, un peu plus d’une heure plus tard, je suis motivé. A nous deux, chère Sam, je vais te montrer de quoi Kyle Laurens est capable!