- Non, non et non! peste Blake en faisant de grands gestes avec ses mains.
Depuis deux heures, on essaye, en vain, de le persuader de revoir un de ses modèles.
- Blake, écoute-moi! Je le concède, ce modèle est magnifique, originale, innovant, audacieux. MAIS, dis-je en insistant bien sur ce mot, il ne se vendra pas. Je ne peux pas le mettre dans la collection.
Le regard de Kasey passe de Blake à moi avec indécision. Il a vaguement tenté d’argumenter dans mon sens au début, mais lorsque Blake lui a jeté un regard meurtrier il a préféré se tasser au fond du fauteuil dans lequel il a pris place en arrivant.
- Pourquoi ça ? reprend le styliste, avec sur le visage, la moue d’un gamin qui viendrait de se faire gronder par sa mère.
Je soupire, pour la vingtième fois je vais tenter de lui expliquer. Je me lève lentement car je commence à avoir mal aux jambes. Dieu seul sait à quel point j’ai horreur de rester inactif et de bavarder inutilement. Je pose très calmement mes mains à plat sur le bureau. J’inspire un grand coup. En espérant que c’est la dernière fois que j’ai à répéter ce que je qualifierais presque de litanie...
- Car, mon cher, nous visons un gamme d’acheteurs modestes. Ce qui signifie que, même si nous créons toujours des produits de qualité, nous devons les rendre portables au quotidien. Il doit s’agir de tenues qu’on peut mettre tous les jours, or, ce modèle, dis-je en posant un doigt sur le croquis posé devant moi, sans quitter un seul instant Blake des yeux, est un modèle trop excentrique pour des gens... plus modestes que ceux que nous avons l’habitude de vêtir.
Il pose les mains sur ses hanches et semble réfléchir. J’espère que cette fois mes arguments ont porté parce que cette discussion commence vraiment à me taper sur les nerfs.
- Et si je le revois et que je le simplifie ?demande-t-il timidement avec un air suppliant.
- Dans ce cas, d’accord, mais je veux que ce soit rapide. Si tu tiens vraiment à ce qu’il soit dans la nouvelle collection, tu dois le déposer lundi matin dernier délai sur mon bureau. On est bien d’accord ?
- Oui.
Dignement, il reprend le croquis et sort en claquant la porte derrière lui. Kasey soupire:
- J’ai vraiment cru que tu n’arriverais jamais à lui faire entendre raison! Qu’il est borné! s’esclaffe-t-il.
- Tu ne m’as pas beaucoup aidé, faut dire! maugrée-je.
- Bon j’y vais, j’ai du boulot. dit-il en se levant. Maintenant que j’ai une idée globale de ce que la collection va donner, je vais contacter les agences de mannequins.
- Hum.
Je range une pile de dossiers qui traînent sur mon bureau, tout en plaisantant intérieurement. Je secoue la tête tout en pensant que, parfois, Blake a des idées farfelues . Je m’apprête à sortir pour aller chercher un café qui me remettrait miraculeusement sur pieds lorsque ma secrétaire m’annonce par interphone:
- Monsieur, il y a un appel pour vous.
- De qui?
- La police.
J’ai un moment de flottement. Qu’est-ce que les flics peuvent bien me vouloir?
- Je prends l’appel, Lucy.
Je décroche mon téléphone et entend le bip qui signifie que l’appel m’est transmis. Est-ce qu’un jour j’aurais la paix? Je marmonne un « fait chier » entre mes dents et c’est d’un ton peu amène que j’entame la discussion.
- Allô.
- Allô! Monsieur Laurens?
- Lui-même. Et vous êtes?
- Inspecteur Tucker Watts.
- Que puis-je pour vous, inspecteur Watts?
- Connaissez-vous un homme du nom de Tyler Wilkerson?
Je fouille dans ma mémoire... Wilkerson... Tyler Wilkerson. Ouais, je connais.
- En effet. C’est un de mes employés, il travaille à la comptabilité. Pourquoi ?
J’ignore pour quelle raison mais je me dis soudain que ça sent très mauvais, cette histoire.
- Écoutez, si vous avez du temps à m’accorder je vais passer à votre bureau avec mon collègue d'ici une vingtaine de minutes, pour vous expliquer de quoi il s’agit.
Il a dû deviner mon agacement et ma réticence, ce qui n’est pas bien difficile vu le peu d’amabilité que je lui ai témoigné, et il s'empresse d'ajouter:
- C’est très important.
- J’imagine que je n’ai pas le choix. Je vous attends.
Je raccroche et me dirige vers la porte en me demandant ce qui va encore me tomber dessus. Quel est le problème avec ce type? Je réfléchis et je me dis que ce matin en passant devant les bureaux de la compta, le sien était vide. Serait-il mort ? Bah, j’aimais pas sa tronche de toute façon, je hausse les épaules en lançant un vague « Pff », et Lucy me regarde avec une moue inquiète.
- Vous désirez quelque chose, monsieur Laurens ?
- Si vous pouviez aller me chercher un café, et l’apporter dans mon bureau, s’il vous plaît.
- Oui, j’y vais de suite. dit-elle en se levant précipitamment pour rejoindre dans l'ascenseur.
La cafétéria est deux étages plus bas. Habituellement je vais chercher mon café moi-même profitant de cette petite « pause » pour parler à certains employés et faire le tour des bureaux aux différents étages, mais là j'ai la flemme...
Je m’apprête à retourner dans le bureau quand je vois que la porte de celui de Kasey n’est pas fermée. Depuis toujours il a la sale habitude de ne jamais fermer derrière lui, sauf quand il s‘agit de mon bureau, je lui ai reproché tellement de fois que ça a dû le marquer... Après un court instant de réflexion, je me dis qu’après tout, c’est lui qui a engagé ce type, donc il est concerné... J’avance et toque doucement à sa porte, tout en regardant ce qu’il fait par l’entrebâillement. Il est au téléphone et en m’apercevant il me fait signe d’entrer avec sa main libre.
- Oui, c’est ça. La nouvelle collection d’L&W... Envoyez moi un book , je ferais une sélection et éventuellement vous recontacterais si je trouve mon bonheur parmi vos mannequins. Au revoir.
Il raccroche, et me dit avec un air idiot:
- Bah alors, je te manque déjà? Il n’y a même pas cinq minutes que j’ai quitté ton bureau, qu’est-ce qui se passe?
Je m’appuie à l’encadrement de la porte et croise les bras sur mon torse, avec sur le visage nulle autre expression que celle de l‘ennui, je fais toujours ça pour cacher le fait que je suis inquiet ou en colère, ça me donne une contenance et les gens s‘imaginent que je ne flippe jamais. Quand tu dois diriger une entreprise ça aide, le self-control... Une des grandes leçons de vie que mon père m'a donnée: ne jamais montrer ce qu’on ressent, « dans le monde des affaires tu es entouré de gens manipulateurs qui ne cherchent qu’à te soutirer de l’argent, tu dois être intraitable, Kyle. Un requin, ni plus, ni moins... ». J’efface rapidement l’image de mon père qui vient de s’imposer à moi et lance à Kasey:
- Quand je t’aurais dit ce qui m’amène tu rigoleras peut-être moins.
En voyant mon air sérieux il perd son sourire et penche la tête sur le côté en attendant que je réponde. Une ombre d’inquiétude passe dans ses yeux.
- La police m’a appelé. Un inspecteur voulait me parler de ce type que tu as engagé à la compta, Tyler Wilkerson.
Incapable de cacher sa surprise il demande brusquement:
- Pourquoi?
- Je sais pas! Là, ils sont en route pour venir m’expliquer ce qu’il se passe. Je crois que tu devrais être là pendant l’entretien, c’est toi qui l’a engagé après tout! dis-je avec désinvolture feinte, reprenant déjà le chemin de mon bureau.
Moi aussi je laisse la porte entrouverte, de toute façon sous peu ce bureau sera rempli de gens avec lesquels je n’ai aucune envie de discuter et de perdre mon temps mais autant être prêt à les « accueillir »...
Je joue l’indifférent mais j’espère que cette histoire n’est pas si importante. Autrement je crois que ma confiance en Kasey sera sérieusement entamée... C’est bien son genre d’embaucher quelqu’un sans vérifier ses références avant! Quelle merde, j’étais en déplacement le jour où il a engagé ce mec. Je suis incapable de m'asseoir, je fais les cent pas, puis j’entends Lucy entrer discrètement et poser mon café sur le bureau:
- Merci. lui dis-je sans même la regarder.
Elle se retourne pour partir mais je la retiens.
- Lucy ? Deux inspecteurs vont bientôt arriver. D'ici quelques minutes je pense... Et ...
J'ai du mal à rassembler mes idées. Entre la dispute avec Tess, Blake qui nous fait une crise de deux heures pour une robe excentrique et immettable, et les flics qui m'appellent pour me parler d’un comptable engagé sur un coup de tête par mon associé sans prendre la peine de vérifier s'il était fiable, je crois que j'ai ma dose d'emmerdes pour la journée! Je pose la main droite sur ma tempe et garde le silence quelques secondes. Puis comme à mon habitude, je me reprends brusquement.
- Vous les laisserez entrer immédiatement.
Elle hoche la tête et ferme doucement la porte derrière elle.
Je me poste devant la vitre gigantesque qui donne sur la rue et regarde en bas. A première vue, les deux inspecteurs ne sont pas encore arrivés... Je sirote une première gorgée de café et grimace: il manque de sucre. Je déteste ce qui est amer... Tant pis. Kasey me rejoint, il se tord les mains avec anxiété et se lance dans maintes conjectures sur ce Wilkerson, que je préfère ne pas écouter pour éviter d’ajouter à mon stress.
- Kasey, cesse de flipper, t'es ridicule. lui dis-je d’un ton dur.
- T’es marrant toi! Qu’est-ce qu’on va apprendre sur ce gars à ton avis ?
- J’en sais strictement rien. Mais c’est pas en te faisant dessus parce que t’es mort de trouille à l’idée d’avoir engagé un type à tort que ça va changer quelque chose. Comme dit le dicton « La peur n’évite pas le danger »...
- Tu m’énerves! A te voir aussi calme on dirait que tu t‘en fous complètement!
- Faut bien qu’il y en ait un de nous qui assume les conneries de l’autre et qui gère un minimum, qu’est-ce que tu veux que je te dise.
Il ne répond pas, je m’en veux un peu de le vexer comme ça. Il déteste qu’on mette le doigt sur ce petit défaut. Il n’assume rien et quand il fait une connerie il vient me voir pour tout arranger, c’est comme ça depuis qu’on a douze ans. J'ai toujours été plus courageux que lui, mais malgré ça il ne m’a jamais fait pitié, au contraire. Depuis quand est-ce que ça me dérange de lui venir en aide et d'être là quand il en a besoin? Au même titre que Tess, il est mon meilleur ami. Les choses évoluent de façon étrange depuis qu'on a pris le contrôle de la société paternelle... Un peu honteux, je lui murmure:
- Pardonne-moi, cette histoire me prend la tête et ça me rend désagréable.
Il se frotte la nuque, embarrassé.
- Bah, c’est rien vas. J’espère que c’est pas trop grave, c’est tout. Je m’en voudrais si suite à un mauvais choix de ma part la société en souffrait. Et toi aussi par la même occasion, c’est toute ta vie cette boîte, tu t’y investis encore plus que moi...
J’ai un rire sans joie et je réplique vertement:
- Ouais. J’ai une vie personnelle tellement merdique que ça me foutrait les boules de foirer ma vie professionnelle aussi.
Bref silence. Je sens qu’il a envie de parler mais il semble se retenir. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à craindre ma réaction quand il y a quelque chose d’important à m’annoncer? Il me demande tout bas:
- Tu n’as jamais essayé de recontacter Colleen, hein ?
Je me raidis. Conversation désagréable en perspective. C’est bizarre, jusqu’à aujourd’hui il a toujours respecté mon envie de ne pas aborder le sujet « Colleen ». Pourquoi remet-il ça sur le tapis maintenant? Je pensais que ça me ferait plus mal que ça d’en reparler. Je suis plein d’amertume, mais je n’ai plus l’impression de sentir mon cœur se déchirer dans ma poitrine quand j’entends son nom. Deux ans après, c’est plutôt normal, remarque.
- Jamais. Pourquoi je l’aurais fait?
- Parce que tu l’aimais.
- Ouais. Mais la réciproque n’était pas vraie, malheureusement.
Au moment où il allait me répondre on frappe à la porte. Je balance le gobelet qui contenait mon café dans la poubelle, comme un basketteur tenterait de mettre un panier et je dis d’une voix forte:
- Entrez!
La porte s’ouvre sur les deux inspecteurs. La premier que je présume être le dénommé Watts que j’ai eu au téléphone un peu plus tôt s’avance. Son regard passe de Kasey à moi, incertain.
- Lequel d’entre vous est monsieur Laurens ?
- C’est moi. dis-je en prenant place dans mon fauteuil.
- Je suis l’inspecteur Watts, c’est moi qui vous avez eu au téléphone, tout à l’heure. Et voici mon collègue : Miles Turner. Le monsieur avec vous, qui est-ce?
- Mon associé, Kasey Winters. J’ai pensé qu’il devait être là car c’est lui qui a engagé Wilkerson.
Kasey s’avance vers lui et son acolyte pour leur serrer la main, puis revient se poser près de moi comme s’il se sentait mal à l’aise avec deux flics à ses côtés.
- Asseyez-vous, je vous en prie. Vous vouliez me parler de Wilkerson, je vous écoute messieurs. Je suis assez pressé, voyez-vous et j’aimerais en finir très vite avec cette histoire.
Pur mensonge, mais je n’ai pas envie de me coltiner ces deux-là pendant trois heures .
- Bien, tout d’abord nous avons des questions à vous poser.
- Faites donc.
- Depuis combien de temps Tyler Wilkerson travaille t-il pour vous?
- Une quinzaine de jours tout au plus.
- A la comptabilité, vous m’avez dit, c’est bien ça ?
- En effet. Kasey l’a engagé dans ce service.
- Monsieur Winters, comment en êtes-vous venu à engager cet homme? Le connaissiez-vous auparavant?
- Non. En fait, notre comptable a démissionné dernièrement sans crier gare et j’ai été dans l’obligation de trouver quelqu’un dans les plus brefs délais pour le remplacer. En l’absence de Kyle qui était en déplacement j’ai dû prendre une décision tout seul. Et cet homme m’a été recommandé par une connaissance.
- Qui est cette connaissance?
- Le gérant du casino le Sky Palace, Marc Hamilton. J’y vais souvent et c’est devenu un ami, quand je lui ai dit que je cherchais un comptable il m’a tout de suite recommandé ce jeune homme de façon très chaleureuse, j’ai donc contacté monsieur Wilkerson pour savoir s’il était intéressé par une offre d’emploi ici.
Je ne dis rien parce qu’il y a les flics dans la pièce mais autrement il entendrait parler du pays ce trou du cul. Embaucher un type recommandé par un gars qui tient un tripot, non mais qu’est-ce qu’il faut pas entendre... Après leur départ il va en prendre pour son grade.
- Vous n’avez pas cherché à en savoir plus sur la vie de ce monsieur ? Comment se comportait-il?
- Très courtois et poli. Quelqu’un de souriant et d’agréable, très appliqué dans son travail. Vous savez, tant que les employés s’acquittent de leur tâche correctement je ne les poursuis pas et ne cherche pas à en savoir plus. Néanmoins il avait toujours l’air très pressé, je dirais.
- Vous saviez que monsieur Wilkerson cumulait plusieurs emplois dans différentes sociétés? Parmi lesquelles le grand cabinet d’avocats Sims & Co, et un centre d’assistance sociale également. A chaque fois en tant que comptable bien entendu.
- Vraiment? Je n’en est pas été averti. répond Kasey en fronçant les sourcils.
- Rien d’étonnant à çela. Bon, maintenant laissez-moi vous dire pourquoi je suis venu vous voir. Hier soir il a eu un grave accident, dont nous pensons qu’il s’agit peut-être d’une tentative de meurtre.
Kasey a des yeux ronds comme des soucoupes, moi je ne réagis pas, j’attends la suite, qui, j’en suis persuadé, ne va pas me plaire...
- Monsieur Wilkerson détournait les fonds des entreprises pour lesquelles il travaillait. Il a ainsi dérobé des sommes très importantes au casino que gère votre ami, qui n’est autre que son frère, ainsi qu’à toutes les autres entreprises où il était employé. Il amassait tranquillement de coquettes sommes sur son compte en banque sans se faire remarquer et projetait de s’enfuir avec le fruit de ses magouilles. C’est pourquoi nous ne doutons pas qu’il ait tenté de falsifier des chiffres dans les comptes qu’il faisait pour vous.
Kasey semble au bord de la crise d’apoplexie, le pauvre. Je le laisserais bien tremper dans son agonie ambiante pour le punir, mais il me fait de la peine, j’ai presque envie de rire. J’ai stressé pour rien, je me sens plus léger d’un coup.
- Messieurs, désolé de vous décevoir, mais il n’a rien pu faire chez nous.
Ils me fixent tous les trois avec un air incrédule, c’est vraiment comique.
- Pourquoi ça, je vous prie?
- Eh bien, c’est simple voyez-vous. Premièrement en quinze jours il n’aurait pas pu mettre en place sa « magouille » comme vous dites si bien, c’est un délai trop court et falsifier des chiffres, si l’on veut que ça ne se remarque pas, se fait petit à petit.
- En effet, mais monsieur Wilkerson était très intelligent et...
Je lève la main pour l’interrompre. Et je continue, hautain:
- Deuxièmement, sachez qu’en bon PDG qui tient solidement les rênes de son entreprise je fais contrôler les comptes et assiste moi-même à la vérification. Il se trouve que je suis très pointilleux dès qu’il est question d’argent. Il a raté son coup chez nous. Je peux vous assurer que nous n’avons pas été dérobés qu’une quelconque somme, si menue soit elle.
Les deux inspecteurs se lèvent de concert. Watts, que j’ai l’air d’avoir froissé, me dit:
- Dans ce cas c’est parfait, nous partons. Merci d’avoir répondu à nos questions.
- Je vous en prie. Au revoir messieurs.
Je me saisis d’un dossier du dessus de la pile que j’ai rangée tout à l’heure, faisant semblant d’être déjà absorbé par ce qui y figure quand l’inspecteur Turner, qui n’avait rien dit jusque là demande d’un ton neutre:
- Au fait, monsieur Laurens, ou vous-même monsieur Winters...
- Hum?
- Connaîtriez-vous une certaine mademoiselle Samantha Miller?
Si je ressens un choc en entendant ce nom de famille je ne le montre pas. Les Miller, bien sûr que je connais, ma mère était amie avec la vieille femme qui tenait le Sky Palace avec son mari, le casino dont Kasey parlait tout à l’heure. Enfin, je ne connais pas de Samantha... Mais c’est un détail sans importance, d’ailleurs c’est en parfait accord avec lui que je m’entends prononcer:
- Jamais entendu parler!
Après le départ de Watts et Turner, je referme vivement le dossier que je faisais semblant d’étudier et le claque sur la pile d’un geste sec. Je me lève et m'approche de Kasey d’un pas délibérément lent, en le fixant méchamment. Plus j’avance, plus il recule. Il me regarde avec l’air du petit chaperon rouge sur le point de se faire dévorer par le grand méchant loup. Pas de chance pour lui, à force de battre en retraite il finit acculé contre le mur alors que je continue ma progression, et prononce d’une voix sourde:
- Recommandé chaleureusement par un ami, hein...
Il ouvre la bouche pour piailler des bribes de phrases.
- Bah, bah tu.. tu sais... Je... Je... Excuse-moi!
Il termine sa phrase par un couinement qui me rappelle vaguement celui d’un d’animal blessé. Je me retiens d’éclater de rire. Une fois près de lui, je l’attrape brutalement, lui maintient fermement la tête sous mon bras droit et lui frotte les cheveux comme on le ferait à un gamin pour chahuter:
- Espèce d’empaffé! Me refais plus jamais une peur pareille!
Après l’avoir martyrisé quelques secondes, je le lâche, explosant de rire. Il me regarde comme si j’étais devenu cinglé.
- Te marre pas, enfoiré!
Je ris de plus belle en voyant sa tête.
- Sérieusement Kasey, il n'y a que toi pour engendrer des situations pareilles!
- J’ai cru que tu allais me tuer!
J’essuie des larmes qui perlent au coin de mes yeux à cause de mon fou rire et lui dit en essayant de reprendre mon calme:
- Franchement, au début, j’ai eu envie de t’étrangler. Mais... on s’en sort bien! Je suis soulagé, c’est pour ça que je ris, je ne me moque pas de toi.
Je secoue la tête.
- Avoue que t’as fait fort, quand même! Un receleur... J’ai hâte de voir ce que tu vas nous engager la prochaine fois!
Il se déride et il commence à rire doucement.
- Oh, avec la chance que j’ai, commence-t-il avec autodérision en levant les bras au ciel, on aura peut être un serial killer à notre service très prochainement!
On éclate de rire tous les deux, en plaisantant sur ce qui aurait pu causer de sérieux problèmes, insouciants. Comme quand on était des ados sans responsabilités et que notre seul soucis était celui de savoir quelle fille on allait inviter au cinéma le samedi soir. Le mal de ventre que j’attrape me force à reprendre peu à peu mon sérieux. Je regarde l’heure à ma montre:
- Pff! Il est déjà midi avec tout ça!
- On va manger? J’ai la dalle après toutes ces émotions!
- Si tu veux. On va où?
- Pas la cafétéria d’ici. Resto? C’est moi qui paye pour me faire pardonner!
- Oh dans ce cas, si c’est toi qui paye, je ne peux pas refuser! Attends-moi dans le hall j’ai un truc à faire avant de partir.
-Ok! dit-il en me tournant le dos, visiblement pressé d’y aller.
Je prends le téléphone et compose le numéro du portable de Tess. Je tombe sur sa messagerie. Deux solutions: soit elle n’a pas envie de me répondre soit elle est vraiment occupée. Mais j’ai tendance à penser que c’est la première option qui est la plus probable...
« Bonjour! Vous êtes bien sur le répondeur de Tess, je suis occupée pour le moment, mais laissez-moi un message avec votre nom et vos coordonnées et je vous rappellerais! »
Je prends une grande inspiration, ma voix est enrouée et les premiers mots ont du mal à sortir.
« Salut. C’est Kyle, tu sais, ton abruti de meilleur ami... Écoute, je suis désolé pour ce matin, je ne voulais pas m’emporter. C’est juste que je ne supporte pas de te voir malheureuse et surtout je ne savais pas comment réagir par rapport à ce que tu m’as dit... Tout ce que je sais c’est que je ne veux pas rester fâché avec toi et que je suis prêt à t’aider si tu en as besoin... Je voulais t’inviter à venir manger avec Kasey et moi ce midi, vu que tu ne l’as jamais rencontré ça aurait pu être l’occasion, mais bon... Rappelle-moi si tu es d’accord pour que je passe chez toi ce soir, il faut qu’on discute, tu crois pas? A plus tard, passe une bonne journée Tess.»
La journée s'achève sans que j'ai la moindre nouvelle d’elle. Il est dix huit heure trente, et Kasey vient de me déposer au garage pour que je récupère ma voiture. Ma Jaguar XK8. Une petite merveille de cabriolet, qui est plutôt abordable par rapport aux autres voitures de sport que j'ai convoitées jusqu'ici... Avant de repartir, je l’examine sur le parking, excité comme un gosse à l’idée de pouvoir me refaire des virées, je passe doucement la main sur le capot en souriant de plaisir anticipé. Je suis capable de passer des heures à rouler dans cette voiture sans destination précise en tête. Quand je pense que je l'ai depuis quatre ans déjà! Quatre ans de bonheur. L'ironie du sort a voulu que ce soit la seule femme dont je ne puisse pas me passer et qui me le rend bien! Enfin, j'exagère peut-être un peu... Et Tess alors? Qu'est-ce qu'elle peut bien faire en ce moment? Pourquoi ne m'a-t-elle pas rappelé? Je réalise, maussade, que c'est la première fois qu'on se dispute en deux ans. J’ouvre la portière avant gauche, enlève ma veste de costume noir, et la balance sur le siège de droite. Je m’installe tranquillement au volant et referme la portière. Je démarre, pose les deux mains sur le volant quelques secondes pour savourer ce contact qui m'a tant manqué, et avec un sourire diabolique j’enclenche la première:
- Allez mon cœur, montre à papa ce que t’as sous le capot!
Il est plus de vingt et une heure lorsque je rentre à la résidence. Encore grisé par ma ballade improvisée, je monte avec entrain les escaliers jusqu'à l'étage où se trouve l'appartement de Tess. Je reste un instant devant sa porte, perplexe. Habituellement, il y a toujours de la lumière à cette heure-ci, soit elle m'attend pour manger et discuter soit elle regarde un de ces vieux films d'amour en noir et blancs dont elle raffole... Là, rien, ni son, ni lumière. Elle n'est pas là. Mais qu'est-ce qu'elle fait? Je cherche mon portable dans la poche de ma veste pour vérifier si elle m'a laissé un message. Ah, elle m'a envoyé un texto! Je n'ai même pas entendu la sonnerie.
« Ok pour parler, mais pas ce soir. Je sors avec Sam. Moi non plus je ne veux pas qu'on reste fâchés. Je t'appelle demain. Bisous. »
Je hausse les sourcils. Sam? C’est qui celui-là? Je rejoins mon appartement, pensif. Je me dépêche de me déshabiller et enfile seulement un bas de pyjama. C'est lorsque mon ventre commence à gargouiller que je réalise que j'ai oublié de dîner, et, comble de malchance, le frigo est vide! Note pour moi-même: aller faire les courses! Mais pour ce soir, c'est foutu, je suis crevé. Tant pis pour moi, mon estomac criera famine jusqu’à demain matin. Tout ce que j'ai ce sont des bières... J'en sors une du frigo, et je vais dans le salon pour m’affaler sur le sofa, posant au passage mes pieds sur la table basse juste devant avant de me saisir de la télécommande et d’allumer la télé: ravi de constater qu’il y a la rediffusion d’un match de base-ball que j’ai loupé la semaine dernière.
- Génial!
En fait, pas tant que ça. Je prends conscience que passer ma soirée entre la rediff d’un match de base-ball, une bière et la solitude, ça ne me branche pas plus que ça. Il me manque une chose, non, deux choses... Un paquet de chips, et quelqu’un avec qui le partager... Finalement, je crois que je vais aller me coucher...



