Tilililit! Tilililit! Tilililit!
- Huuuum!
Tilililit! Tilililit! Tilililit!
- Ta gueule toi, réveil de mes deux!
Le silence se fait brusquement. Normal, je viens d'éteindre le réveil d'un coup de poing. Je m’extirpe avec difficulté de mon lit puis me dirige vers la salle de bain d’un pas lent et incertain. J’ai toujours eu beaucoup de mal au réveil. D’ailleurs s’il y a un moment de la journée durant lequel je suis vulnérable c’est bien celui-là: je suis tellement embrouillé que pour avoir la paix je dirais « oui » à n’importe quoi. Je regarde mon reflet dans la glace, étudiant attentivement mon visage pour y trouver quelque chose... Quoi donc ? Je l'ignore. Un sourire ? Non, faut pas rêver, Kyle Laurens ne sourit pas. Du moins pas sincèrement. Sauf à Tess, et à Kasey, parfois. Je tourne le robinet d'eau froide, et m'asperge le visage en espérant que ça me sorte de ma torpeur. Je crois qu'une douche ne me fera pas de mal. Je retire mon short et entre dans la cabine de douche. Je me lave à la va-vite et une fois que j’ai fini je prends une serviette avec laquelle j’essuie énergiquement mes cheveux, puis je l’enroule autour de ma taille avant de retourner dans la chambre. J’ouvre mon armoire pour choisir mes vêtements quand je m’aperçois qu’il y a un truc bizarre: mon lit a été refait. J’avais pourtant laissé les draps en désordre en me levant...
- Bah?
J’entends un rire, doux, féminin, et si familier... Je me tourne vers l’entrée de la chambre. Tess se tient dans l’embrasure de la porte, souriante. Il est cinq heures trente du matin et elle est rayonnante dans son tailleur noir. Son top vert dont le col en V met en valeur sa poitrine est assorti à ses yeux. Je constate avec plaisir qu’elle porte le pendentif en émeraude que je lui ai offert pour son anniversaire. Je réalise alors que si elle, est resplendissante, moi je dois ressembler à un fou avec mes cernes, mes cheveux en bataille, et la barbe naissante que je n’ai même pas pris la peine de raser...
- Bonjour! Comme tu peux le voir j’ai fait ton lit! Et là je vais préparer le petit-déjeuner.
Ca fait du bien de ne pas être seul dans ce grand appartement. Je suis content qu’elle soit là, mais je ne peux pas m’empêcher de répliquer malicieusement:
- Je savais bien que ce serait utile de te filer un double des clefs! Je n’ai même plus besoin d’une femme de ménage...
Elle sourit tout en m’observant de haut en bas et s’exclame sur le même ton taquin que celui que j’ai pris:
- Dis-moi tu es en beauté ce matin! On dirait un évadé de prison, c’est d’un sexy! Et cette petite serviette! Huuum! fait-elle en levant ses yeux au ciel.
Je suis d’excellente humeur tout d’un coup, une bonne journée s’annoncerait-elle ?
- Laisse-moi me préparer et je te montrerais que le grand Kyle Laurens, 24 ans, 1mètre 86, 72 kilos -de muscle bien entendu-, est l’homme le plus sexy du monde!
- Ca marche!
Elle éclate de rire et sort de la pièce, je pousse la porte de la chambre mais la laisse légèrement entrouverte, pas pour pouvoir discuter avec elle, mais tout simplement pour l’entendre s’activer dans ma cuisine. C’est tout en l’écoutant que j’entreprends de me raser. Je me retiens de rire en l’entendant râler parce que mes placards sont vides. C’est vrai que je fais rarement les courses, soit je mange chez elle, soit je vais au restaurant. Bah, elle trouvera bien des boîtes de gâteaux quelque part...
J‘ouvre l‘armoire blanche de la salle de bain pour prendre mon déodorant et je vois que devant il y a le parfum « Sexy boy » qu’elle m‘a offert pour Noël, j‘ai envie de lui faire plaisir et prends le flacon pour m‘en mettre. J’enfile rapidement un boxer, puis un pantalon de costume noir et une chemise de la même couleur. Je tente de nouer la cravate en soie gris perle rayée que j’ai choisie quelques minutes plus tôt, mais abandonne vite avec un soupir exaspéré, je déteste faire les nœuds de cravate! Tant pis, je la laisse pendre autour du col relevé de ma chemise . J’attrape mon pot de gel, en prends un peu au creux de ma main et la passe dans mes cheveux pour faire ma « coiffure de voyou » comme l’appelle Tess, qui consiste a ramener mes cheveux en arrière tout en les faisant rebiquer par-ci, par-là. Je regarde le clou d’argent à mon oreille droite. C’est elle qui m’a dit pendant un déjeuner au restaurant quelques semaines plus tôt :« Tu devrais te faire percer l’oreille, ça irait parfaitement avec ton look de voyou, tu serais encore plus beau! ». Ni une ni deux, j’ai filé dans la bijouterie la plus proche l’après-midi même pour me faire percer. Je secoue la tête, vraiment, cette fille prend une place énorme dans ma vie. Rien d’étonnant à ça, elle est toujours là pour moi, et elle essaie même de me sortir de mon « coma sentimental ». Encore une de ses expressions. Des fois je me demande pourquoi ce n’est pas elle la femme dont elle me parle tout le temps: celle qui est tellement exceptionnelle que je tomberais amoureux en un clin d’œil... Soudain sa voix me parvient depuis la cuisine:
- N’oublie pas de mettre tes lentilles de contact, ça serait dommage de bousiller encore plus de si beaux yeux noisette! Et une fois que ce sera fait, dépêche-toi de venir manger, c’est prêt!
Alors là je me marre carrément. Je crois que je sais pourquoi je ne suis pas amoureux d’elle: Tess est ma seconde mère! Je lui réponds en essayant d’imiter une voix de petit garçon, ce qui s’avère plutôt difficile car j’ai une voix plus grave et basse qu’autre chose:
- Oui maman!
Après avoir mis mes lentilles comme elle me l’avait demandé, je la rejoins dans la cuisine.
- Dis, tu peux m’aider pour... dis-je en montrant du doigt la cravate qui pendait lamentablement autour de mon cou.
- Bien sûr.
Pendant qu’elle noue ma cravate, je regarde la table de cuisine et constate qu’elle a trouvé de quoi préparer le petit déjeuner, au menu: oeufs brouillés, bacon, céréales, toasts grillés.
- Voilà. dit-elle en tapotant avec sa main droite sur mon torse. Comme je sais que tu manges beaucoup j’en ai fait pour un régiment.
Je lui rétorque avec un air narquois:
- Oui, c’est parce que je suis toujours en pleine croissance, tu vois ce que je veux dire, maman!
Elle porte la main avec laquelle elle m’a mis une tape quelques secondes auparavant à sa bouche, comme quand elle se retient d’éclater de rire. Je recule de quelques pas, tourne sur moi-même une fois, et finis par me trouver à nouveau face à elle en écartant les bras, attendant qu’elle me donne son avis:
- Alors quel est le verdict Mademoiselle Campbell? Il est pas sexy votre meilleur ami?
- Hum, prononce-t-elle d’un air appréciateur. Je te donne 9.5 sur 10!
Je fais semblant de prendre un air outré.
- QUOI ?
- Oui, tu as oublié une petite chose...
J’inspecte ma tenue sans trouver ce qui lui manque, puis la fixe avec un air interrogateur.
- Tu n’as pas mis de ceinture, j’espère que t’as confiance en ton pantalon pour qu’il ne tombe pas!
- Je vais en mettre une, je reviens! dis-je en me précipitant dans la chambre pour prendre une ceinture en cuir, noire évidemment, avec une boucle en argent. Une fois de retour dans la cuisine je constate qu’elle est déjà à table, elle fait tourner sa cuillère dans son bol de chocolat chaud en fixant un point imaginaire.
Il y a quelque chose qui cloche en ce moment, mais elle refuse de m’en parler. C’est vraiment frustrant, elle agit exactement comme moi! Je ne lui dis jamais ce que j’ai quand je vais mal, je me renferme sur moi-même. Mais elle, elle ne m’a jamais rien caché depuis le début de notre amitié. Il faut que je sache! Je me laisse tomber lourdement sur la chaise pour faire du bruit. Elle sursaute, je la regarde droit dans les yeux et prononce doucement:
- Tu es très nerveuse ces jours-ci, et souvent dans la lune aussi.
Elle détourne le regard, gênée.
- Tu ne veux pas me dire ce qu’il y a ? Vraiment ?
Elle semble hésiter, je la vois ouvrir la bouche pour la refermer aussitôt. Qu’est-ce qui la retient comme ça bon sang? Je commence à m'inquiéter sérieusement. Je me rappelle qu'en ce moment elle sort avec un type qui bosse dans la même boîte qu'elle. Et si ça n’allait pas avec lui? Comment il s'appelle déjà? Son nom me revient soudain.
- C'est avec Jeff que ça ne va pas? Il a rompu? Il t'a fait du mal?
Ses yeux se mettent briller à cause des larmes qu'elle tente de retenir. En vain, elles commencent à ruisseler sur ses joues. Elle a un cri étouffé et met les mains devant ses yeux. Merde! Quel con je fais! Je n’aurais pas dû la brusquer, j’aurais dû la laisser choisir le moment pour en parler. Mon corps se lève de sa propre initiative. Je lui prends la main pour l’attirer doucement contre moi et la serrer dans mes bras, ce qui n’arrange rien puisque ses sanglots redoublent. Je sens ma mâchoire se contracter sous l’effet de la colère, c’est ce sale enfoiré qui lui a fait du mal. Comment peut-on être assez con et cruel pour blesser un ange comme elle? Je la laisse pleurer, je sens qu’elle en a besoin et je commence à me dire qu’elle garde ce problème pour elle depuis plus longtemps que je ne le pense. Elle relève enfin la tête qu’elle avait blottie contre moi, et la vue de ses yeux tristes me serre le cœur. Elle me dit quelque chose mais sa voix est tellement faible que je dois me pencher vers elle pour entendre un vague « merci ». Je lui réponds d’une voix emplie de colère, mais néanmoins parfaitement contrôlée:
- Ne me dis pas merci, je n’ai rien fait. Mais ça ne saurait tarder.
Son expression change, elle a peur et elle me fait vivement non de la tête.
- Pourquoi?
- Il... Je ne veux pas!
Je la fais se rasseoir, et reprends ma place en face d’elle.
- Pourquoi, dis le moi?
Elle baisse la tête. Elle a l’air complètement perdue.
- Je veux t’aider, crois-moi! dis-je en posant ma main sur sa joue pour qu’elle me regarde.
- Je suis enceinte de lui...
Je ne dis rien, je la regarde juste en prenant un air qui se veut compréhensif et calme, ce que je ne suis certainement pas en cet instant, et je croise les bras.
- De deux mois.
J’essaie de ne pas montrer ma surprise. Ca fait deux mois qu’elle cache ça à tout le monde? Je sens la colère monter en flèche.
- Tu lui as dit ?
- Oui.
- Et il a mal réagi vu l’état dans lequel tu te mets.
- Quand je lui ai dit, il m’a regardée d’un air dégoûté et il m’a demandé d’avorter, j’ai dit que je ne voulais pas. Il a répondu que, dans ce cas, ce n’était plus la peine que l’on se voit. Je me suis mise à pleurer et il m’a demandé de me calmer, je me suis accrochée à lui mais...
Sa voix se brise sur ces derniers mots et elle est incapable de continuer. Et je comprends alors... Je serre les poings. Ma colère est à son apogée et j’ai des envies de meurtre. J’ai très envie d’aller démonter ce sale con.
- Il a levé la main sur toi?
Elle ne dit rien, la réponse est tellement évidente. Je ferme les yeux et d’une voix froide je lui demande:
- Tu vas garder le bébé?
- Oui.
Je rouvre les yeux brusquement.
- Même si c’est l’enfant de ce salopard?
Elle se redresse d’un seul coup sur sa chaise et me regarde méchamment:
- Oui.
Cette fois c’est difficile de contenir ma surprise. Sa réaction, sa façon de vouloir le protéger, tout laisse à penser qu’elle a des sentiments pour lui.
- Attends, me dis pas que... Tu ne l’aimes pas Tess, rassure-moi ?
- Si.
- C’est un comble, ça! Tu aimes un type qui te rejette parce que tu portes son enfant! Oh, ouvre un peu les yeux, c’est un connard! Il n’a aucun respect pour toi!
Je perds très rarement mon sang froid, mais là... Elle ne me répond pas et ça m’agace énormément. En désespoir de cause je hurle presque:
- Ce salaud a levé la main sur toi, bordel!
- J’en connais un autre qui n’a aucun respect pour les femmes ici. dit-elle en me fusillant du regard.
Puis elle se lève et sort de l’appartement en claquant la porte. Je suis estomaqué, je rêve ou elle m’a comparé à ce minable? Finalement, je me suis planté, ce n’est pas le début d’une bonne journée.
Trois heures plus tard, je suis en voiture avec mon associé, Kasey Winters. Il parle beaucoup et ce matin je ne suis vraiment pas d'humeur à bavarder. Je me repasse la dispute en boucle dans ma tête depuis que Tess est partie.
- Kyle, tu m'écoutes?
- Hein?
- Ca va pas toi, ce matin! dit-il sans perdre son éternel sourire.
Kasey est comme Tess, toujours souriant et prêt à aider les autres. Je le connais depuis l’enfance et j'ai confiance en lui, mais parler de la dispute de ce matin, c'est au dessus de mes forces pour l'instant, alors je lui réponds évasivement:
- Des petits problèmes, tu sais ce que c'est.
- On est amis, tu sais que je demande qu'à t'aider si tu as des ennuis.
Je lui réponds d'un air blasé:
- Ouais. Mais là j’ai bien peur que tu ne puisses pas y faire quoi que ce soit. Passons à autre chose, tu veux?
C’est plus un ordre qu’une demande et il le sent.
- Ok. Tu sais, on a pas mal de travail pour le moment, alors mets tes problèmes personnels de côté pour qu'on puisse faire du bon boulot, tu veux?
Je me déride un peu quand j’entends qu’il reprend mon expression, mais d’un ton beaucoup plus aimable et léger.
- Ne t'inquiète pas. Tu sais très bien que je ne mélange pas travail et vie privée. On doit décider des modèles qui vont apparaître dans la nouvelle collection aujourd’hui, c’est ça ?
- Ouais. Blake a terminé tous les croquis, il a l’air ravi de son travail...
- Le jour où il ne sera plus satisfait des modèles qu’il dessine les poules auront des dents! lui dis-je, moqueur.
Il rit. Blake Osborne est le styliste de la boîte que j’ai reprise avec Kasey. Je dis « reprise» car c'est mon père, associé à celui de Kasey, qui l’ont créée quand ils étaient jeunes. Donc, j'ai toujours été destiné à reprendre le flambeau, tout comme le petit blondinet qui conduit à côté de moi. Mais je ne m’en plains pas. Pour en revenir à ce fameux Blake, il est talentueux mais un peu imbu de lui même et persuadé qu’il est le meilleur styliste du monde. Remarque je ne le contredirais pas: ses créations sont géniales.
- Une fois qu’on aura sélectionné les modèles, je pourrais commencer à contacter les agences de mannequins pour le défilé de présentation.
- Bien.
Notre partenariat fonctionne à merveille: Kasey se charge des relations publiques, la pub, bref tout ce qui concerne l‘image de la société. Quant à moi, je m’occupe de la gestion, je choisis avec Blake les thèmes des collections et les mannequins qui défileront avec nos nouveautés. J’ai un énorme poids sur les épaules, si je ne prends pas de bonnes décisions c’est le chiffre d’affaire qui en pâtit et la réputation de la société. Jusqu’à maintenant je n’ai jamais failli, en espérant que ça dure.
- Quand est-ce que tu récupères ta voiture au fait?
- Ce soir! Ca commence à t'ennuyer de devoir jouer le taxi pour moi, non?
- Non ça ne me dérange pas du tout, mais je sais combien tu tiens à ta voiture.
- Ouais, je te le fais pas dire, vu le prix qu'elle a coûté... Enfin ça ne me dérange pas de faire quelques trajets à pied. Du moins quand ils ne sont pas très longs.
Une dizaine de minutes plus tard, Kasey se gare en bas d’un gigantesque immeuble, qui n’est autre que le siège de notre société. A chaque fois que j’arrive devant ce bâtiment, je ne peux m’empêcher de l’admirer et de me dire que décidément, grâce à l’argent on peut réaliser beaucoup de choses. Et je pense aussi avec une bonne dose de cynisme, que, si mon connard de père n'était pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, il n’aurait jamais pu créer une société d’une envergure pareille. A l’instant même où je sors de la voiture de Kasey et que j’ai refermé la portière, je me compose un masque impassible, et d’un pas décidé j’entre dans le grand hall où des tas de gens dont je ne connais pas le nom s’activent déjà depuis plusieurs heures, suivi de près par mon partenaire et ami d‘enfance. Des « Bonjour Monsieur Laurens, bonjour Monsieur Winters » s’élèvent sur notre passage dès que des yeux se braquent sur nous, je leur adresse un vague signe de tête et mon associé, toujours d’une amabilité déconcertante répond en souriant. J’atteins rapidement l’ascenseur qui mène à l’étage où se trouvent nos bureaux. En sortant de l’ascenseur je passe dans la pièce qui jouxte le mien: ma secrétaire, qui est aussi celle de Kasey, est occupée à ranger des dossiers. C’est une petite blonde, plutôt jolie, et surtout très compétente. Comme quoi le mythe de la blonde stupide est bidon.
- Bonjour Lucy, des messages?
Elle se retourne vivement en entendant ma voix.
- Bonjour. Non, il n’y a aucun message ni pour vous ni pour monsieur Winters.
- Bien. Prévenez monsieur Osborne que nous sommes arrivés, je veux qu’il soit dans mon bureau avec ses croquis dans cinq minutes au plus tard.
- Je le préviens de suite.
Elle n’a pas le temps d’achever sa phrase que je suis déjà dans l‘autre pièce, Kasey entre juste derrière moi. Il ferme doucement la porte et va s’asseoir dans l’un des fauteuils qui fait face à mon bureau. Je m’assois dans celui qui m’est destiné. Je soupire. Il a un sourire en coin et annonce avec entrain:
- C’est parti pour une journée de folie!
Je suis encore préoccupé par la dispute avec Tess. Y’a pas trente six solutions, je ne serais pas apaisé tant que je ne lui aurais pas parlé. J’irais la voir ce soir pour discuter, si elle accepte de m’ouvrir sa porte... Je lève un sourcil, d’agacement.
- Tu ne crois pas si bien dire...